C'était fière vallée impassible et bien verte,
Coincée entre deux monts au regard attendri,
Blancs de neige souvent, tout d'arbres recouverte,
Aussi de champs fleuris et du chant des perdrix.

Une claire rivière en courbes gracieuses
Ondulait en son sein, épiant tous les secrets
Que murmurent sans fin, en joutes gazouilleuses,
Les habitants discrets de ses rives de grès.

L'aurore s'y plaisait à jouer de paresse,
Comme si sa lumière aimait à savourer
Le parfum silencieux qui naît de sa caresse,
Tentant de dénicher sous chacun des fourrés

Quelque gai chansonnier sifflotant son aubade.
L'homme y avait taillé les pierres de granit
Pour en bâtir hameaux et petites bourgades
Aux jardins parsemés du bleu de l'aconit.

Le passant s'y plaisait. Le berger faisait paître
Ribambelles d'agneaux dès le soir de l'hiver,
Sous l'oeil inquisiteur d'un vieux garde-champêtre,
Lorsque la neige encor se battait sur le vert.

Le meunier y meulait, à l'ombre d'un vieux saule,
Le seigle et la châtaigne et l'épeautre ou le blé,
A l'automne emplissait quelque tonneau de gnôle
Comme bien d'autres gens en ce temps oublié.

C'était verte vallée où s'ébattait la grive,
Le loup et même l'ours, les amoureux cachés
Derrière les bosquets, la loutre sur la rive
Ou le geai dans son bois, innocemment niché.

Un pèlerin, un jour, les chemins de traverse
Emprunta par hasard, le bâton à la main,
La cape sur l'épaule et redoutant l'averse ;
Depuis cent remet son départ à demain...

C'était douce vallée à l'ombre de la vie
Des êtres trop pressés, où le temps ralenti,
De l'aube jusqu'au soir, musardait à l'envie,
Lutinait gente dame en poète apprenti.

Les cartes y menant furent un jour perdues
Et n'arrivèrent plus que quelques égarés,
Harassés de leurs nuits dans les neiges fondues,
Charmés de découvrir ce pays bigarré...

Ne reste aujourd'hui las, que ruines affaissées
Nourrissant verte ortie et lierres rougissants
Fenêtres sans carreaux par les vents traversées,
Charpentes sans toiture et planchers pourrissants :

L'homme a rendu un jour à sa mère, Nature,
Ce vallon indolent où sa place n'est pas,
Parenthèse hors du temps comme une appogiature
Dans sa valse allégro vers son propre trépas...

Le 06/09/2013 © JFP