C'est grand-mère le soir qui contait la nature,
La brume au fond du coeur, du fond de son fauteuil
Aux larges accoudoirs et elle en miniature,
Dans ce sous-sol obscur des bas-fonds d'Argenteuil,

Et nous, nous écoutions, les pupilles luisantes
De trop imaginer le souffle de l'autan
Dans les branches de l'arbre et ses feuilles bruissantes,
Le chat-huant perché, le renard grelottant.

Elle contait sans fin les soirs à la terrasse
A mirer le couchant ajustant ses atours,
Avant que de son noir la nuit ne le terrasse,
Et qu'une lune au loin n'allume les contours

Des bois environnants où le hibou s'éveille...
Et nous ? Nous écoutions, le coeur ensorcelé
Par la voix qui disait le jardin qui sommeille
Sous un ciel apaisé, d'étoiles constellé...

Grand-mère aussi contait la fureur de l'orage,
Les éclairs crépitant sous les nuages lourds,
Les yeux éberlués à travers le vitrage
Et les coups de tonnerre à en devenir sourd !

Et nous, nous écoutions, à nous en vriller l'âme
Pour tenter d'inventer le soleil et le ciel,
Les fleurs dans la vallée et l'oiseau qui déclame
La geste du printemps, et l'abeille, et le miel...

Elle contait toujours, comme pour être sûre
De ne rien oublier : le ruisseau serpentant
Sous les reflets d'argent, le gel et sa morsure,
L'amour au bord de l'eau qui arrête le temps.

Et nous ? Nous écoutions, esquissant des peintures
Sur le fond de nos yeux, la chèvre dans l'enclos
Qui gambade gaiement, l'automne et ses teintures,
Ou dans le petit jour la rose qui éclot...

Mais grand-mère bientôt ne dira plus d'histoire,
Emportant ses récits dans le froid de sa nuit,
Et plus ne revivra du fond de sa mémoire
Le coucou en avril, le pinson sous le buis,

Et nous, nous écrirons les légendes futures
Qui parleront d'avant, de l'orge qui mûrit,
De la biche qui fuit au milieu des pâtures,
De l'herbe qui verdit, du lilas qui fleurit...

Le 26/06/2015 © JFP